Les carnets du Piémont - 7.
- Oliver Twisted

- il y a 5 jours
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Puis, comme un mirage, la villa apparaît au bout d’un chemin de gravier.
Grande. Blanche. Silencieuse. Une promesse.
Alessandro coupe le moteur. Personne ne bouge tout de suite.
Christelle sort la première. Sa robe froissée, ses cuisses humides.
Elle ne se retourne pas. Elle sait qu’on la regarde.
Elle avance vers la porte. Ses hanches balancent plus franchement. Elle nous invite.
La porte s’ouvre dans un souffle de fraîcheur. Le contraste avec l’extérieur est immédiat : un silence épais, presque solennel, une pénombre délicieuse après l’éblouissement du soleil.
Alessandro pose les sacs dans l’entrée.
Christelle avance sans rien dire, son pas résonne doucement sur les dalles claires. Elle traverse le salon, longe les grandes baies vitrées. Un simple regard vers l’extérieur : la piscine, la terrasse, les arbres silencieux. Elle sourit. C’est un terrain de jeu parfait.
— Faites comme chez vous, dit Alessandro en desserrant sa chemise, déjà.
Son ton est léger, mais ses yeux… eux, sont fixés sur elle. Sur nous.
Christelle disparaît dans le couloir, suivant les indications pour la chambre.
Je reste un instant dans le salon avec Alessandro. Un silence entre hommes, mais pas le silence du malaise. Celui de deux corps tendus, qui savent ce qu’ils ont vu. Ce qu’ils veulent.
Il sert trois verres de vin blanc frais. Son geste est calme. Contrôlé. Mais ses mains trahissent une nervosité.
Je le regarde. Je ne souris pas. Je le teste.
Puis Christelle revient.
Elle a quitté sa robe. Ne porte maintenant qu’un t-shirt trop grand, probablement celui du propriétaire, et une culotte claire, fine, presque invisible. Comme si elle avait oublié que nous étions là. Comme si elle avait envie qu’on la voie ainsi.
Elle prend son verre sans dire un mot. S’installe sur le canapé, jambes repliées sous elle.
Le t-shirt glisse un peu sur l’épaule. Le silence devient lourd. Alessandro ne la quitte pas des yeux. Moi non plus.
Elle boit une gorgée, lentement. Puis tend son verre, à moitié vide.
— Encore un peu ?
Christelle s’éclipse avec son verre. Elle veut “voir la maison”. Mais ce qu’elle veut vraiment, c’est l’évaluer. Non pas pour son confort… Mais pour tout ce qu’elle pourrait y faire.
Le couloir est silencieux. L’atmosphère feutrée. Christelle pousse la porte de la chambre.
Un souffle d’air frais, une odeur de linge propre. Elle avance doucement, son verre toujours à la main. La lumière de la fin d’après-midi découpe des formes douces sur le sol.
Le lit est grand. Très grand. Les draps tendus, les oreillers gonflés, une invitation au repos… ou à tout autre chose. Elle ne pense à rien de précis. Ou plutôt, elle évite de penser à ce qui lui traverse l’esprit.
Elle s’assoit sur le bord, un instant. Pose son verre sur la table de chevet. Le matelas s’enfonce juste comme il faut sous elle. Elle imagine, malgré elle, des corps qui s’y frôlent. Un drap qui glisse. Une main qui cherche une autre main.
Elle ferme brièvement les yeux. Un battement de paupières, rien de plus. Mais ça suffit à faire remonter la chaleur entre ses cuisses.
Elle se lève. Traverse la pièce. Ouvre la baie vitrée. La terrasse est paisible, surélevée, à l’abri du monde. En contrebas, la piscine étale sa surface lisse comme un miroir.
Elle pose sa main sur la rambarde. L’air chaud de fin de journée soulève doucement le tissu du t-shirt.
Elle pense à la nuit. À cette terrasse. À la lumière des lampes basses dans la piscine. À cette idée étrange d’être visible d’en bas, sans l’être vraiment. Ou peut-être l’inverse. Elle ne sait pas. Elle ne veut pas trop y penser.
Elle laisse passer quelques secondes. Puis referme la baie. Et revient dans la chambre.
Son verre est toujours là. La trace humide de ses doigts sur le pied. Elle lève le regard vers le miroir au-dessus de la commode. Elle s’y voit, de profil. Le t-shirt a glissé légèrement sur son épaule. Sa culotte est à peine visible dans la lumière rasante.
Elle ne bouge pas. Regarde simplement cette silhouette qui lui ressemble, mais dont elle ne sait plus très bien ce qu’elle veut.
Ou plutôt si. Elle sait très bien. Elle attend juste le moment où elle ne pourra plus faire semblant.
Elle quitte la chambre à pas lents. Pas pressée. Elle fait simplement le tour, comme si elle voulait s’imprégner des lieux. Mais en réalité, elle écoute. Pas seulement les bruits de la maison. Mais ce que son propre corps lui souffle à l’oreille.
Le couloir est bordé de tableaux. Paysages italiens, scènes un peu floues. Des visages peints dans des poses calmes, mais où chaque regard semble sur le point de dire un secret.
Elle descend quelques marches. Une autre pièce, plus petite. Un bureau peut-être. Des étagères, un fauteuil bas, une lampe au pied effilé. Et surtout : une grande fenêtre ouverte sur le jardin.
La lumière dorée s’y engouffre, douce, enveloppante. Elle passe la main sur le cuir du fauteuil. Se demande ce que ça ferait, de s’y asseoir nue, les jambes repliées. Juste un instant. Juste pour sentir.
Plus loin, une salle un peu à l’écart. Des murs blancs, un tapis épais. Pas de lit, pas de canapé. Juste de l’espace. Et ce vide, justement, l’éveille.
Elle imagine, sans le vouloir vraiment, des corps au sol, étendus, emmêlés. Des rires étouffés. Des respirations courtes. Des vêtements éparpillés comme des miettes d’une soirée qui a dégénéré doucement.
Elle sourit sans s’en rendre compte. Pas un sourire malicieux. Un sourire intérieur, celui qu’on esquisse quand quelque chose s’allume.
Elle remonte vers le salon. Entend nos voix. Un mot lancé, une bouteille ouverte.
Elle s’arrête un instant dans l’ombre du couloir. Observe.
Nous sommes là, Alessandro et moi, de dos, concentrés sur un plateau que vous êtes en train de composer.
Complices. Légers.
Et elle, là, invisible. Mais déjà différente. Parce qu’elle a vu les lieux. Parce qu’elle les a peuplés. Parce qu’elle sait maintenant ce qu’elle pourrait y faire. Ce qu’elle voudrait qu’on y fasse d’elle.
Elle inspire. Et entre dans la pièce. Rien, dans son attitude, ne trahit ce qui vient de se jouer en elle. Mais elle n’est plus exactement la même.



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