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Venise...

  • Photo du rédacteur: Bleue
    Bleue
  • il y a 26 minutes
  • 6 min de lecture

De temps à autre, il me jetait des coups d’œil. Nous étions installés côte à côte sur des tabourets hauts, dans une petite trattoria. Devant nous, des parts de pizzas, l’une aux tomates et mozzarella, l’autre aux légumes grillés. Le serveur qui s’agitait derrière le comptoir devait avoir une bonne vingtaine d’années. Brun, pas très grand, avec un sourire malicieux. C’est lui qui était venu nous apporter un pichet de vin rouge et deux verres.

Depuis le début du séjour, Joachim me scrute quand nous sommes en présence d’un Italien appétissant. Il a dans l’idée qu’un Alessandra, un Massimo, ou que sais-je encore, trouvera grâce à mes yeux. Que j’oublierai ces hommes laissés en Belgique, que cela me changera les idées.

Et c’est vrai que cela m’aide à oublier. Cela désencombre mon esprit. C’est confortable. Et comme je sais que Joachim est là, qu’il veille sur moi, sur mes idées parce qu’il a envie d’un peu… m’éduquer, je me sens portée, supportée, même. Dans le sens du public d’une compétition sportive.

Donc, on était là, dans cette trattoria. On a pris un vaporetto de bonne heure, marché depuis Biennale, vous savez, la station juste à côté du Giardini dans lequel ont lieu les expositions, jusqu’à la place Saint-Marc. On a traversé celle-ci. On a repris un vaporetto jusqu’à cet hôtel que j’aime tellement, Hilton Molino Stucky, d’anciennes minoteries. Et on y est arrivés.

Sur le petit trottoir longeant le canal, on a admiré la vitrine du Café Majer. Un assortiment de pizzas, de préparations typiquement italiennes. Le comptoir se prolonge avec une foule de pâtisseries diverses. J’ai déjà fixé mon choix sur le dessert que j’ai envie de prendre. Joachim commande du vin pour accompagner le repas. Le délicieux serveur nous installe juste face à la caisse. Cela me permettra  de le regarder tout à loisir.

Il est attentif aux commandes des clients, répond rapidement à leurs moindres désirs.

Et si mon amant lui faisait une demande ? Me le mettre sous la dent serait un projet tout à fait agréable. Je n’ai pas besoin d’en parler à Joachim. Il a remarqué mes œillades. Il sourit en scrutant tour à tour mon visage et celui du jeune serveur. Il sait le genre d’homme qui m’attire et même si celui-ci n’est pas, à proprement parler mon type, il a un atout imparable : son âge.

Joachim se décide à aller régler notre dîner. Je me dis que peut-être… il va en profiter pour proposer au serveur… Je le vois parlementer avec le jeune homme qui me regarde puis regarde mon amant. Il a l’air un peu perdu.

— Il n’a rien compris…. Je ne maîtrise pas assez l’italien. Je pense qu’il imaginait que je lui demandais le numéro de téléphone de la serveuse…

— Comme si ça ne vous intéressait pas ?

— Oui, mais… non….

Il n’ose pas lever les yeux. Il est troublé, je le sais. une jeunette au lit avec lui, ce n’est pas, à proprement parler, son kiff. Mais j’ai vu son tour de hanches et ses seins bien enserrés derrière la bavette de son tablier…

— Elle vous plait. Non ?

Et comme il ne répond pas clairement, je surenchéris.

— Allez, avouez. Elle vous plait. Vous vous verriez bien avec ses seins dans les mains. Vous coller à elle, les empoigner, et …

— Chut. Mais taisez-vous. C’est plutôt les vôtres…

Il est très inhabituel que Joachim soit mal à l’aise. Peut-être parce que, lorsque nous nous rencontrons, on n’est que nous deux. On s’ébat joyeusement. On fantasme et parfois, c’est vrai, cela devient réalité. Mais on fait ça discrètement.

— Donc, c’est loupé avec le serveur appétissant ?

Ma voix tremble un peu mais je pense que rien n’est perdu. On a encore pour un peu plus d’une demi-heure de vaporetto pour regagner le Lido et ensuite, un quart d’heure de bus. Si ça se trouve… Je ne dis rien à Joachim mais je n’en pense pas moins. Sur un total de presque une heure, pourquoi on ne trouverait pas la perle rare ?

On reprend le bateau. Le monde se presse pour se trouver un siège. On s’assied côte à côte. Face à moi, une asiatique. À ma droite, mon amant. Juste nous trois. Au début du trajet, c’est un peu le jeu des chaises musicales. Deux jeunes filles qui montent à Redentore et descendent à la Place Saint-Marc. Et à cet arrêt, un afflux de voyageurs qui s’arrêteront entre Biennale et le Lido.

Je reprends espoir. Juste à côté de moi, un homme entre trente et trente cinq ans. Je pense qu’il est brun, plutôt grand. Je ne le regarde pas vraiment, en fait. Celui qui m’intéresse davantage, c’est quelqu’un dans la même tranche d’âge, blond, les cheveux bouclés attachés en une petite queue de cheval. Il a des yeux clairs. Il parle à son vis-à-vis, mon voisin, mais je n’entends ni ne comprends ce qu’il lui raconte.

Il tapote l’écran de son smartphone. Sans relever les yeux, il répond à son ami. Il recommence de tapoter sur le téléphone. Il est plutôt nonchalant. Même s’il garde la tête baissée, je devine ses yeux bleus. Il a des longs cils blonds. Ses doigts ressemblent à ceux de mon amant. Il porte une bague assez large. Il est bronzé mais pas à outrance. Plutôt un air de très, très bonne mine. Ahhh, ces Italiens. Ils n’ont pas besoin de s’exposer vraiment au soleil. Il suffit qu’ils fassent du vélo, qu’ils prennent des bains de mer, qu’ils boivent un verre en terrasse et sitôt leur peau à peine découverte, ils brunissent.

Derrière son calme, on peut sentir un tempérament de feu. Du moins, c’est comme cela que je le perçois. Et mon esprit s’emballe. C’est typiquement le style que Joachim qualifie d’ "étalon". Et je pense pareil. Tout en lui respire la force, la détermination. Je m’imagine au lit avec lui. Tendre mais très fougueux. Je suis presque sûre qu’il doit être très sensuel. Qu’il prend son temps en murmurant des mots que, de toute manière, je ne comprendrais pas. Avec son accent chantant, ses R un peu roulé…

Joachim m’a pris la main. Il doit se rendre compte que je suis en pleine ascension fantasmatique. Cela lui arrive peu souvent de faire ce geste. Et surtout pas en public. Quand on se retrouve, on se sourit, on se regarde mais jamais, au grand jamais, on ne se touche. Là, il joue avec mes doigts. Sa bouche se rapproche de mon oreille. Il me chuchote quelque chose que je ne comprends pas. Je lui fais signe de répéter…

— Belle prise, Blanche.

Je le regarde sans vraiment comprendre.

— Je vous connais. Et je vois qu’il vous plait. Mais….

— Mais… ?

— En terme d’Italien…

Il laisse sa voix traîner. Je ne comprends toujours pas.

— Avec lui, je n’aurais aucun problème de compréhension : c’est un compatriote.

— Oh ?

— Suffit que je lui glisse l’adresse de notre hôtel et… c’est dans la poche.

— Vous êtes sûr ?

Mais qu’est-ce qu’il me raconte ? Je fronce les sourcils.

— Comme vos notions d’allemand sont pratiquement inexistantes, vous n’avez pas saisi que…

Là, je n’en reviens pas.

— Celui qui tripote son téléphone n’a pas arrêté de regarder vos cuisses et de faire des commentaires à votre voisin.

— Et qu’a-t-il dit, au juste ?

— Que même si vous n’avez plus son âge, il vous mettrait bien dans son lit.

Je souris à Joachim, mon ami-amant qui m’entraîne souvent dans des plans totalement fantaisistes.

Et vous savez quoi ? J’ai foncé : j’ai dit oui à mon ami qui a griffonné l’adresse de notre hôtel et son numéro de smartphone sur un petit papier, l’a tendu au jeune monsieur en lui disant quelque chose en allemand qui a fait rougir l’homme et puis bafouiller et enfin sourire de toutes ses dents ! Et quand j’ai demandé à Joachim pour quelle raison ils avaient l’air aussi joyeux, il m’a simplement dit « vous êtes faits pour vous entendre ! » 

Je n’ai pas demandé d’autres explications. Joachim rayonnait. De satisfaction d’avoir mené cette histoire aussi rondement. D’anticipation : sa Blanche chérie, entreprenante et décidée sous les draps avec cette « prise » dégourdie, si bien de sa personne et surtout, très partant pour un moment avec moi.

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