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Madame avait un rêve

Gabriel KEVLEC


Madame avait un rêve. Comme un souhait un peu flou, une échappée libre. Un morceau de triphop échappé d’un vieil haut-parleur dans la nuit. Quelques discussions m’en ont donné les grandes lignes, des notes que je crayonne dans ma tête alors que le train remonte une partition sommaire, deux lignes de fer me menant jusqu’à elle. Rêvons ensemble, voulez-vous ? En musique, toujours.

Madame a aux lèvres un sourire sibyllin. Il ne fait qu’aucun doute que cet amant qui l’a fait languir des jours durant va regretter d’avoir ainsi joué avec ses nerfs… — J’aimerais qu’il ressente le même manque que moi… Qu’il le ressente profondément. Je souris devant le mot si peu innocemment choisi, et me surprends à être plutôt à l’aise, assis sur son canapé, les coudes ancrés sur mes genoux. Je la regarde passer, repasser devant moi. Son dernier aller-retour a un parfum de rose et de cassis, une fragrance délicate qui perle encore en minuscule paillette sur sa poitrine. Les seins menus, la taille fine, les jambes longues comme une nuit sans jour, elle a la beauté cosmétique des femmes intouchables, celles qu’on admire depuis la fosse ou les gradins, celles pour lesquelles on se surprend à retenir son souffle. J’accroche mon regard à ses jarretelles. Que voulez-vous, j’ai toujours eu un faible pour les dentelles… La tête me tourne un peu, comme un vertige, l’angoisse légère du pianiste qui connaît ses partitions sur le bout des doigts mais tord tout de même ses doigts avant que le rideau ne se lève. Après tout, un jazz n’est une réussite que si tous les instruments sont joués à la perfection… L’interphone coupe ses allées et venues. Le dernier musicien est arrivé. Le morceau va pouvoir commencer.

Lorsqu’il se présente à sa porte, je le sens avant de le voir. Il a l’odeur chaude de l’empressement, de l’urgence à jouir, à jouir encore. Ses mains s’amarrent à la taille fine, dévalent la chute de reins jusqu’à empaumer son cul dont la guipure noire rehausse la teinte liliale. Entre ses fesses, un éclat de lumière. Madame s’est apprêtée jusque dans les détails, et le petit plug niché là fait monter dans mon ventre une lave bouillonnante. Lorsqu’elle le guide jusqu’au salon où je les attends, il marque un temps d’arrêt. — Oh… Tu as un invité… Tu sais, ça ne m’a jamais gêné de… partager. Une insolence assumée soulève la commissure des lèvres fardées d’écarlate. Un défi traduit en geste. C’est maintenant que tout se joue. Une réplique en accords dissonants, tierce accrochée à sa gorge pleine. — … Moi non plus. Silence. Reprise du myocarde en caisse claire, presto fortissimo. Sa respiration s’accélère tandis qu’il accueille ces mots, leur implication. Suspendu à l’attente, je m’approche de lui. Son regard me détaille, me brûle. Il a le stupre enchâssé aux pupilles, et derrière, comme une appréhension qui vibre. Devant lui, je me déshabille. Ma minceur semble le rassurer ; l’androgynie a toujours été mon arme la plus puissante. Sans me quitter des yeux, il déboutonne sa chemise et offre à mon admiration son torse large sous ses poils noirs avant de rejoindre la chambre, semant ses vêtements dans son sillage. Je le suis, elle ferme la marche.

Oh tu vas m’offrir bien plus que cela, honey…

La porte claque et le désir explose. Débarrassé de ses oripeaux, il écrase ses lèvres sur elle, mordant sa bouche, attaquant sa gorge, pattes griffues creusant sur son dos des sillons d’envies convergeant vers son cul. Il devient chien, elle se fait chienne, ondulant entre ses bras, peau contre peau, satin contre velours, mouillant la dentelle d’une liqueur qui le rend fou, qui me rend loup. Serré contre son dos large, un bras glissé autour de son torse, je l’arrache à elle. Ma main s’enroule à la base de sa queue lourde et tendue qui suinte l’impatience, j’y pianote les gammes que les hommes apprennent tôt, ces accords par cœur qui lui arrachent un soupir et détendent ses épaules. Le chien remballe ses crocs ; même le plus féroce des cabots sait se soumettre quand il est bien traité. Quand il est bien dressé… Madame se rapproche, les iris accrochés à ce gland enflé que je soigne du bout des doigts, y étalant la mouille qui dégorge comme un trop-plein de rêves devenus liquides, poisseux sous mon pouce qui agace sa fente minuscule, joue de la peau fragile, imprime contre la veine palpitante des caresses aux ardeurs masculines. J’arrête son mouvement d’un simple regard. Je serai le premier soliste. — Non. Ne bougez pas. Contentez-vous de regarder. Et toi… – elle retient son souffle, pressentant la salve –… je t’interdis de te toucher. Pour l’instant… Sa gorge crache un gémissement étranglé comme une fausse note. Monsieur la regarde s’assoir au bord du lit, divine Vénus aux jambes ouvertes, conque nacrée d’écume appelant la langue et les doigts. Il déglutit, je dégringole.

Les cordes entrent en scène.

À genoux devant lui, ma langue en archet se fait douce comme celle d’une femme, elle titille, frôle, harcèle, s’enroule comme une vrille autour de son nœud. Je lève les yeux vers lui, il n’a d’yeux que pour elle, elle est suspendue à mes lèvres.

Plaisir équilatéral, les cuivres se font entendre.

Mes lèvres se referment sur lui, et je descends dans la gamme, piano, piano, centimètre après centimètre, lenteur élevée au rang d’art érotique primaire… Do, son dos qui s’arque pour réclamer le passage ; Si, et si je glissais une main entre ses cuisses moites, cueillant ses testicules au creux de ma paume… ; La, juste là oui, mes doigts se glissent en obscurité, caressent la fronce ; Sol, ses pieds y tressautent légèrement, parce qu’il se sent tout au fond de ma gorge, parce qu’il me sent agacer son trou ; Fa, facile ? Fadaises… il a l’étroitesse des premières fois et l’avidité de la fois de plus, la dernière pour la route, la perdition à deux doigts, c’est trop dis-moi ? Non… c’est bon… ; Mi, ma mie, ma douce, regardez-moi sucer votre amant à votre place, regardez-moi doigter son cul comme il se languit du vôtre, regardez-le feuler et se raccrocher à mes cheveux ; , sa raie que je profane de ma paume plaquant ses arpèges, le majeur et l’index immiscés si loin dans son fourreau que je le sens pulser dans ma gorge, y laisser la saveur de la mouille et des barrières qui cèdent, des murs qui volent en éclat, et il halète, et elle se pâme, et elle coule sur les draps…

— Vous n’allez pas la faire attendre davantage… Léchez-la. Génuflexion. Devant la déesse, il s’incline, sa bouche en offrande pour l’ambroisie qui perle, liqueur ardente qui repeint ses joues. Il l’honore de sa langue, de son nez, de son menton, c’est son visage entier qui branle cette chatte, joue plus bas contre le verre froid du plug, le fait bouger de ses dents, finit par lui arracher d’un geste nerveux. Madame relève ses jambes, exposant une trouée à combler, une envie à assouvir, vite, fort, et longtemps, elle a déjà trop attendu. Il s’abîme dans la vision hypnotique de cette cyprine qui coule et macule les fronces ouvertes, baptisant l’étui de soie d’une eau plus sacrée que bénite. Ai-je le droit d’accorder une dernière fois mes instruments ? Je le prends.

Il est temps de musique, cordes et cuivres se mêlent en une ligne harmonique qui jazze, tu l’entends ? Tu l’entends, dis ? Tends l’oreille, je tends les mains. Deux anneaux pourfendus, la gauche arrache les graves de la poitrine large, la droite cueille les aigus de la chair tendre sous la dentelle, et je m’enfonce, et ils s’ouvrent, et je branle, et ils feulent, octaves mouillées de sueur, miel de corps asservis sous mes doigts, avalant mes jointures, rougissant sous mes paumes qui claquent contre les fesses ouvertes, percussions perdues entre les chants profanes. Les trilles me font lâcher prise, il serait dommage de manquer le final.

Vicieuse, délicieuse, elle attrape mon poignet, celui qui besognait le cul de l’homme haletant au-dessus d’elle, et engouffre mes doigts, le goûte sur moi, les plonge en elle, deux, trois, ma main comme un jouet vendu à son con. Je gémis, chant de catin dans sa douceur satin maculant ma paume, clapotis délicieux attisant ma soif. Monsieur reprend son souffle, je reprends sa queue frémissant sous les flots sanguins, et darde sa raideur à l’orée de la trouée de Madame levant ses jambes et ses envies au ciel. Il donne un coup de reins, mais je le retiens ; la douceur darling, piano, piano, c’est l’interlude, laisse-moi me jouer de toi, laisse-moi la caresser, ouvrir ses chairs comme une figue, laisse-moi vernir sa perle de tes scintillances. Sa voix s’élève, ronde et claire, clé de sol rendue ivre d’attente. — Ne bougez pas, Monsieur… Lorsqu’il me sent coulisser entre ses fesses, il halète, oubliant qu’il n’a jamais fait ça, creusant ses reins. Madame a les yeux fous, les pupilles explosées comme après la première cigarette du matin, le dernier verre du soir, la danse de plus, l’étage de trop, l’orgasme grondant dans son ventre, un appel du fond des tripes, un besoin plus urgent que celui de respirer. D’une main, j’amène ma queue à son seuil encore rougi de mes émois. — Vous voulez ? — Putain… oui…

Je t’avais dit que tu allais m’offrir bien plus, honey…

De la douceur, darling, pour m’immiscer dans son cul, lentement, parce que je veux qu’il sente chaque centimètre de moi, que ça se lise sur son visage, qu’elle se délecte de le voir perdre le contrôle, le nord et la raison. Regardez-moi, Madame, enculer votre amant avec la lenteur d’une nocturne… Lorsque ma queue caresse sa prostate au passage, il crie ; c’est la note que j’attendais. Je ressors, et reviens, fort, plus fort, le précipitant en elle jusqu’à la garde. Ses jambes gainées de noir s’enroulent autour de nous, son talon laissant sur ma fesse une griffure blanche qui rougit d’émotion.

Madame avait un rêve, et ce rêve était musique, archets enchâssés dans d’étroits fourreaux, cordes qui feulent des accords décousus, charley des corps qui se percutent, s’embrassent, s’embrasent, et les peaux, et les verbes claquent, con fuoco, « Baise-la, plus fort, comme je te baise », gémissements à contretemps, cul ravagé de stupre et de sueur, je le martèle, je le naufrage, et elle le noie, fugue de sucs qui se mêlent, salive qui se fait miel et foutre qui perle, regardez-moi, Madame, car c’est vous que j’honore à travers lui, coups de reins marcato lui arrachant des trilles, vous faisant couler, giclez Madame, giclez pour moi… C’est un souhait un peu flou, une échappée libre. Un morceau de triphop échappé d’un vieil haut-parleur dans la nuit. Avez-vous entendu la dernière note ? Elle était parfaite, Madame, comme nous.


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